Qu’est-ce que c’est que la peinture ?

"Etre obligé de se poser une telle question est cruel pour qui aime l’art.
Alors dire ce qu’elle n’est pas, est peut-être plus facile …
Elle n’est pas un discours, et n’a en principe, rien de conceptuel, ce qui ne la dispense pas d’être intelligente. Elle s’incarne et le sens d’une toile n’est pas « en dehors de l’œuvre ».
Elle n’est pas un spectacle vivant, elle n’est pas une performance publique, un divertissement. Elle est la vision, l’inspiration, la maîtrise d’un alchimiste : le peintre.
Elle est la fusion exacte d’un geste et d’une pensée. C’est son mystère. Si l’un des deux fait défaut, technique ou imaginaire, il n’y a plus rien, plus de sortilège, plus d’intérêt. De là vient la certitude du peintre et le respect que nous lui témoignons. Ce qu’il fabrique, tout le monde croit pouvoir le faire, mais lui seul le réalise.

Je vais choquer peut-être, mais je crois que plus le peintre sait ou à défaut sent le poids de l’histoire de la peinture, plus il aura de chance de réussir à nous plaire, à nous, de l‘autre côté de la barrière ayant fait également l’effort d’apprendre, ou n’ayant que l’émerveillement pour guide.
La peinture, encore plus quand elle est figurative, accompagne l’Histoire, elle porte témoignage du temps, des défaites et des victoires de l’Homme, de la beauté et des atrocités pareillement… Elle peut tout dire, elle fait sourire, elle exprime la tristesse des démunis et l’opulence des nantis. Quand elle est de parti pris, elle est éminemment politique. Il faut la défendre pour ça aussi.

Elle nous manque.
Nous manquent les Maîtres et les Maudits …
Nous manque la transmission du savoir, des savoir-faire, des secrets…
Nous manquent les académies, les ateliers, les écoles, les chapelles, les querelles même…
On dit depuis peu, qu’elle ressuscite.

Je participe à sa résurrection.
L’exposition "Collatéraux", d’Alix Ghanadpour en est la preuve."


Elizabeth Couturier Bardin



"L'adolescent a subi la guerre, chez lui, au seuil de sa maison… Qui, sinon celui qui a vécu une telle situation, peut en mesurer la dimension ? L'homme, plus tard a affronté la guerre.
Volontairement ?…Je ne sais pas, lui sans doute pourrait répondre affirmativement à cette question, mais pour autant serait-elle définitivement tranchée ? Qui connaît la vérité de nos choix ? Cette histoire personnelle de la violence aurait pu le détruire. Il n'en a rien été. L'a-t-elle construit ? Sans doute, même s'il serait réducteur et méprisant de réduire Alix Ghanadpour à cette expérience, pour le moins peu commune parmi ceux qui ont fait de la peinture le chemin premier, primordial de leur vie.
J'ai dit « peinture » : voilà, c'est de cela dont il s'agit, c'est à dire d'une vie qui chaque jour se nourrit de ce que la peinture inventera, comme la rive où l'on prend pied découvre le mouvement sans cesse renouvelé des eaux.

Alix Ghanadpour est né en Iran.
Peut-être est-il bon de rappeler que la Perse, avant de devenir l'Iran a toujours maintenu un rapport passionné avec la peinture et la représentation, malgré un contexte farouchement aniconique, et même si la peinture d'Alix a peu de rapport avec l'art persan de la miniature, nul doute que cette expression riche de couleurs, de liberté et de précision a pu exercer une influence sur l'éveil sensible d'un jeune garçon qui vivait dans ce pays avant la "révolution islamique". Mais sa peinture est profondément marquée par une dramaturgie qui, elle, est proprement occidentale, dramaturgie portée par un sens affirmé de la mise en scène, accentuée par un éclairage puissant et de grandes ombres portées qui augmentent encore la violence de ces mises en scène en les inscrivant dans un espace clos.
Car bien sûr, il y a de la violence dans cette peinture, et j'ai déjà dit que l'origine de cette violence est à chercher dans ce passé qui va de la guerre en Iran à celles qu'il a vécues comme soldat dans la Légion étrangère, mais c'est une violence salutaire, dénonciatrice de celle que nous côtoyons chaque jour. C'est la force de la peinture, à travers le filtre de l'artéfact, d'empêcher la banalisation de cette violence en lui redonnant un impact dont les images quotidiennes nous éloignent de plus en plus.
Ce concentré de rage que la peinture d'Alix Ghanadpour nous offre est un miroir qu'il nous tend, mais au-delà, c'est aussi une invitation à mesurer, pour mieux la briser, l'intensité de cette barbarie qui à tout moment, en nous comme autour de nous, est capable, en vociférant notre bassesse, de réduire au silence nos aspirations au simple désir de vivre en paix.

Les peintures d'Alix Ghanadpour sont d'une époque qui a toujours existé : celle où l'on va puiser en soi l'essentiel de ce qu'on désire exprimer, fût-ce au risque d'une désapprobation par ceux qui ne manquent jamais d'idolâtrer leurs propres certitudes."


Guy Millé.



Alix Ghanadpour est un cas à part dans la
peinture contemporaine.
Le peintre utilise tous les composants singuliers d’un Caravage, d’un Titien ou d’un Zurbaran qu’il adule au plus haut point, pour les transférer sur ses fresques contemporaines où les déviances sont pointées du doigt.
"L’Immortel", une de ses compositions iconoclastes, diffuse le refrain inlassable de notre époque. Le Selfie qui agite aujourd’hui politiciens, acteurs, chanteurs en vogue, s’immerge dans cette armée que le peintre connaît si bien.
La toile touche un sujet sensible : la fierté du corps national est écornée.
L’image, insupportable, correspond aux événements qui se sont produits récemment à Guantanamo… Le mécanisme de l’abject et l’esprit tortionnaire sont ici, brillamment
évoqués.
La comédie humaine se déroule devant nous, devenue tragédie par la volonté de l’artiste, elle fait naître un sentiment de malaise, mêlé d’une étrange fascination.

Il faudra probablement attendre l’Apocalypse
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