Quand Sandrine Laroche est entrée dans la galerie, vêtue comme elle l’était, j’ai eu la « vision fugitive » d’une jeune anglaise de l’ère victorienne ; elle parlait doucement de son travail, nous entraînant avec une conviction tranquille. Il se dégageait aussi, non pas d’elle mais toujours de son apparence, non pas quelque chose d’inquiétant, mais l’illusion de quelque chose d’inquiétant… Pour moi, qui ne suis pas vraiment cinéphile, elle a fait resurgir l’image de Carrie, cette héroïne d’un des films d’horreur les plus emblématiques de la fin des années soixante-dix. Je confie cette impression pour appuyer l’idée que Sandrine Laroche est une personnalité riche et paradoxale : audacieuse elle fait des expériences, réfléchie elle impose la complexité des sentiments qu’elle est capable de convoquer pour mener à bien ses séries photographiques, avec un don réel et une réelle obstination.

Sandrine Laroche est musicienne, faites-en ce que vous voulez. Pour moi, elle trouve dans la musique et aussi dans la nécessité de faire éternellement ses gammes, la rigueur et la puissance d’évasion qu’elle met dans ses photographies.

Au printemps 2013, j’ai eu le plaisir, le grand plaisir d’exposer une série merveilleusement dérangeante : "Living with dolls". Pour qui aime les poupées sans trop savoir pourquoi, et j’en suis, le travail de Sandrine éclairait l’ambiguïté d’aimer les poupées à l’âge adulte… J’ai vu des spectateurs refuser de regarder plus longtemps des clones de femmes, dangereusement mises en scènes. J’ai vu des spectateurs enthousiastes et profondément interpellés par l’élégance et le mystère qui se dégageait de cette série.

A l’automne 2017, l’exposition personnelle qui lui est consacrée présente un univers fantasmé : "Visions fugitives" que Robert Pujade nous fait l’amitié d’analyser dans un texte brillant.


Elizabeth Couturier Bardin


Sous le titre de Visions fugitives, Sandrine Laroche propose une série de diptyques présentés sous la forme de panoramiques composés par l’ajustement de deux prises de vue différentes.
Contrairement aux photographies solitaires qui s’offrent immédiatement à la contemplation fascinée ou indifférente du spectateur, le diptyque est voué à la lecture, à la comparaison, à l’examen des complémentarités ou des oppositions. Au-delà du montage, ces deux images accolées, mais étrangères l’une à l’autre, n’en forment qu’une dans la résolution de l’énigme de leur solidarité forcée.

Parmi les moyens techniques et esthétiques qui guident notre lecture des diptyques (principe de succession, d’intervalle entre deux instants, de prolongement d’une action, de contiguïté ou de répétition du motif), rares sont ceux qui usent de procédés proprement photographiques comme le traitement de la lumière que choisit Sandrine Laroche tout au long de sa série. L’éclairage des plans lui permet de moduler les impressions qu’elle recueille dans des oppositions très fortes entre les deux images ou dans des fondus qui abolissent presque leur dissemblance. Un paysage très assombri, presque enfoui sous la brume, fait face à un ciel grisâtre où une envolée d’oiseaux traverse les nuages.
La cassure entre la clarté et l’obscurité crée une échelle de priorité, l’image la plus noire servant de fond à la plus claire.


Robert Pujade (extrait).
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